« N’en déplaise aux multinationales et aux gouvernants, l’avenir est à la relocalisation » – Entretien avec les chercheurs Pierre Bitoun et Yves Dupont

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Pierre Bitoun, sociologue et ingénieur d’études à l’INRA, et Yves Dupont, chercheur à l’INRA puis professeur émérite de socio-anthropologie à l’Université de Caen, sont notamment les auteurs du Sacrifice des paysans, une catastrophe sociale et anthropologique (L’Échappée, 2016). Face à ce qu’ils estiment être un ethnocide, ils ont accepté de répondre aux questions de Voix de l’Hexagone.

Propos recueillis par Ella Micheletti.


Voix de l’Hexagone : Le précédent ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, a ordonné en juin dernier la suspension immédiate de l’agrément de l’abattoir ovin de Rodez, après la diffusion d’une vidéo de L214. Selon vous, les actions de ce type d’associations militantes peuvent-elles permettre d’ouvrir la voie à une amélioration globale de la condition animale, thème aujourd’hui central pour le monde agricole ?

Pierre Bitoun et Yves Dupont : Pour répondre à votre interrogation, il est nécessaire de faire comme souvent un peu d’histoire hexagonale, mais qui vaut également pour bien d’autres pays. La dénonciation des mauvais traitements infligés aux animaux, qu’elle porte sur les conditions de leur élevage ou de leur abattage, est en effet une question déjà ancienne, liée au mouvement général d’industrialisation des productions agricoles et animales qui n’a cessé de s’accélérer depuis 1945. On distingue assez aisément deux périodes, auxquelles correspondent des types différents de critiques et de résistances. Elles cohabitent de nos jours, dans un méli-mélo qui mérite quelques éclaircissements car s’y manifestent d’importants clivages, d’idées et de pratiques, difficilement dépassables.

La première, qui s’amorce dans les années 1960 et surtout 1970, intervient dans une France largement imprégnée de culture paysanne, rurale et où le système de polyculture-élevage, bien que déjà mis à mal, est encore vivace. Principalement portée par les courants de paysans-travailleurs – qui créeront dans les années 1980 la Confédération paysanne – et sous-tendue par une histoire plurimillénaire de relations entre le paysan et l’animal, la critique est alors globale : c’est, de façon conjointe, l’ensemble des ravages sur l’homme et l’animal produits par le développement rapide d’« ateliers de production » spécialisés qui sont dénoncés. La dépendance de l’éleveur vis-à-vis des firmes d’amont et d’aval, l’inhumanité de sa condition à la tête de ces ateliers, les méfaits dont pâtissent les animaux enfermés dans ces élevages toujours plus grands et intensifs, forment un tout, inséparable d’une remise en cause du productivisme capitaliste. Le livre de Bernard Lambert, Les paysans dans la lutte des classes (Seuil, 1970), le film Cochon qui s’en dédit de Jean-Louis Tacon (1979) sont, parmi bien d’autres exemples, d’excellentes illustrations de cette critique à la fois holiste, anticapitaliste et politique. Bien qu’insuffisamment comprise, à l’époque, par la majorité de la population, elle a irrigué par la suite le mouvement altermondialiste, rallié à elle des franges croissantes de la population rurale et urbaine, et elle représente ainsi un héritage vivant de réflexions et de combats pour une société postcapitaliste et postproductiviste. D’où seraient bannis autant l’homme transformé en ressource humaine que l’animal devenu machine à produire.

Pierre Bitoun et Yves Dupont.

La seconde période s’ouvre dans les années 2000. Elle s’inscrit dans le contexte d’une France à dominante urbaine et où le système de polyculture-élevage, en dépit de ses résistances, se voit de plus en plus remis en cause par le mouvement d’industrialisation, de spécialisation et d’artificialisation des productions agricoles et animales, dont les fermes-usines – adossées à de puissants groupes financiers et aux laboratoires de biotechnologie –, constituent la pointe la plus avancée. Portée par des associations telles que L214 et de nombreux consommateurs citadins convertis au véganisme et à l’antispécisme, la critique des mauvais traitements infligés aux animaux d’élevage y a perdu sa cohérence antérieure et s’est en quelque sorte émiettée, spécialisée. Volontiers ou radicalement antihumaniste, faisant peu de cas de l’existence et de l’avenir des éleveurs, elle s’est muée en « cause animale » et ses propagandistes s’attaquent autant à ces derniers, aux abattoirs qu’à quelques boucheries. Pour certains militants, la remise en cause du productivisme capitaliste reste bien sûr une exigence, mais pour d’autres, le point de vue du consommateur et la « libération de l’animal » passent avant toute autre considération. D’où la critique qui leur est régulièrement adressée : en entretenant la confusion sur la condition des animaux dans les élevages industriels et les élevages paysans, en déniant la relation symbiotique, c’est-à-dire faite d’attachement, de vie et de mort, qui existe depuis des millénaires entre les paysans et leurs animaux, ces « libérateurs » ne se font-ils pas complices, volontairement ou non, du futur marché de la viande in vitro ? On trouvera un bon résumé de ce questionnement dans l’ouvrage collectif On achève bien les éleveurs (L’Échappée, 2017) et on se reportera également aux controverses sur le financement de L214 par des fonds américains liés aux géants du numérique et soutenant la viande de laboratoire.

Au total, et pour répondre à votre interrogation initiale, il est donc hautement probable que l’on voit dans l’avenir cohabiter et s’affronter ces deux courants critiques, les uns poursuivant leur ligne générale de dépassement du capitalisme inséparable d’une généralisation du modèle de l’agriculture et de l’élevage paysan, les autres continuant leur activisme anticarné, leurs vidéos ou leurs marches pour « la fermeture de tous les abattoirs », qu’accompagnera un silence discret sur la préparation des mentalités et des goûts à la viande artificielle. Et il est également quasi certain que prévaudra comme à l’accoutumée une voie médiane, faite de quelques mesures en faveur du très consensuel « bien-être animal » (renforcement des contrôles dans les élevages et dans les transports d’animaux, meilleure information du consommateur grâce à un étiquetage relatif aux modes d’élevage, développement des abattoirs de proximité, etc.). Ni la condition humaine, ni la condition de l’animal n’en sortiront vraiment grandies, mais la majorité de la population y sera sensible.

VdH : Selon une étude Odoxa Dentsu Consulting pour Le Figaro et France Info, publiée fin février, 85 % des Français ont une vision positive du métier d’agriculteur. Pourtant, certains agriculteurs, notamment à la FNSEA, évoquent régulièrement un agri-bashing envers eux. Quelle est votre opinion sur ce « concept » qui est loin de faire l’unanimité ?

P. B. et Y. D. : À l’image de tant d’autres bashing, le slogan, plutôt que le concept !, d’agribashing est une formule équivoque. Pour une part, il est vrai que certaines catégories de la population, souvent des citadins « écolos » sans réelle connaissance des problèmes du monde agricole, trouvent dans les agriculteurs productivistes de faciles boucs émissaires. Mais il faut également être conscient du fait que, pour ces mêmes agriculteurs représentés par la FNSEA ou les Jeunes Agriculteurs, l’agribashing est une manière, en se posant en victimes, de masquer leurs propres responsabilités et de refuser la sortie du système productiviste. Cet agribashing est ainsi largement relayé par les « agrobusinessmen » eux-mêmes et par tous ceux qui, gouvernants, dirigeants des multinationales de l’amont et de l’aval ou représentants de la « profession » et de ses « filières », ont intérêt à ce que l’industrialisation de l’agriculture se poursuive et s’accélère.

VdH : En revanche, un fait est certain, tous les deux jours, un paysan se donne la mort en France. En outre, 30% des agriculteurs gagnent moins de 350 euros par mois. Quels moyens devraient être mis en œuvre au niveau étatique pour contrer réellement ce que vous nommez dans votre ouvrage du même nom « le sacrifice des paysans » ?

P. B. et Y. D. : La question du suicide des agriculteurs est particulièrement complexe car elle constitue un « fait social total », pour reprendre le concept élaboré par Marcel Mauss. Toutes les dimensions et contradictions du procès d’industrialisation démesurée de l’agriculture s’y expriment en effet d’un coup, suscitant dans l’ensemble de la profession des sentiments mêlés de peur, de compassion et de culpabilité à l’égard de ceux qui, n’arrivant plus à « s’en sortir », décident de mettre fin à leurs jours. Cette situation ne doit en fait rien au hasard et plonge ses racines dans l’histoire même du productivisme, et des violences qui lui sont inhérentes en agriculture ou ailleurs.

« Le suicide des paysans est la manifestation de ce que, dans un monde qui ne cesse de se défaire parce qu’il est pris dans la tourmente d’un processus de modernisation sans fin, ceux qui ne parviennent pas à s’adapter doivent disparaître« 

Il existe en effet, depuis longtemps mais chaque jour davantage, un fossé entre, d’une part, l’arsenal de machines, d’outils numériques et de calculs de précision qui enserrent les agriculteurs les plus « modernes » ou « performants » et, d’autre part, le fond culturel qui, héritier du code de l’honneur propre aux sociétés paysannes, interdisait à chacun de « perdre la face » (Erving Goffman). Ce fossé n’est en réalité que le symptôme d’un impensé, d’une incompréhension et d’un déni des conséquences logiques du modèle productiviste. Dans sa grande majorité, le monde de l’agriculture se sent ainsi de plus en plus vulnérable, à la merci d’un surgissement, aussi redouté que largement (im)prévisible, du pire : dérèglements climatiques (tempêtes, canicules, sécheresses, gelées tardives), épizooties, crises sanitaires, effondrement des marchés, etc. Quant aux agriculteurs dits « performants », ils sont, dans l’ensemble de leurs activités, devenus dépendants d’une course à la robotisation, la numérisation, appuyée sur des normes proliférantes et des systèmes-experts délocalisés qui les privent de leur liberté et en élimine plus d’un ! Le contexte dans lequel ils prennent leurs décisions est ainsi de plus en plus déshumanisé, financièrement coûteux, et bon nombre de leurs « choix » relèvent chaque jour davantage de paris ou de « coups » que d’une véritable rationalité guidée par la volonté de faire société. Il en résulte la multiplication de ces burn out, faillites ou suicides, y compris chez ceux qui s’en sont longtemps considérés à l’abri.

Plus fondamentalement encore, le suicide des paysans, des agriculteurs et de tous les autres vaincus de l’Histoire, est la manifestation de ce que, dans un monde qui ne cesse de se défaire parce qu’il est pris dans la tourmente d’un processus de modernisation sans fin, ceux qui ne parviennent pas à (ou n’auraient pas voulu) s’adapter doivent (ou décident de) disparaître. C’est pour ces raisons que nous avons intitulé notre essai Le sacrifice des paysans (L’Échappée, 2016), que ces derniers soient sacrifiés par le progrès ou qu’ils aient décidé de se sacrifier eux-mêmes. Et c’est pour ces mêmes raisons que nous avons souvent écrit que « le sacrifice des paysans, c’est aussi celui de tous les autres ou presque ».

Pour enrayer ces épidémies de suicides, pour mettre fin à ces 350 euros totalement indignes que vous mentionnez, ce n’est pas seulement d’une toute autre politique agricole nationale, européenne ou mondiale, juste et rémunératrice, ou bien encore de « moyens » supplémentaires, dont nous aurions besoin. Ce sont, en dernier ressort, les fins que s’assigne l’humanité qu’il faudrait transformer, comme s’y efforcent entre autres tous les paysans qui, depuis plus de cinquante ans de manière aussi rigoureuse que bien connue aujourd’hui, s’acharnent à démontrer qu’un autre monde serait possible. Le problème est en fait politique et culturel, donc anthropologique, et même si nous ne le souhaitons évidemment pas, il y a fort à craindre que le sursaut, si sursaut il y a, ne vienne de l’aggravation plus que prévisible de la crise écologique planétaire.

VdH : On a souvent vertement critiqué la politique agricole commune (PAC) qui ne constituait pas une aide pour les petites exploitations mais qui encourageait au contraire à se rallier au modèle productiviste et intensif. Qu’en est-il de son orientation actuelle ? Que peut-on attendre de positif (ou de négatif) de la réforme de la PAC discutée en ce moment ?

P. B. et Y. D. : La PAC constitue depuis l’origine l’un des instruments majeurs de l’industrialisation de l’agriculture, avec pour ambition affichée de faire des agriculteurs de « véritables entrepreneurs ». Son objectif, en fait, est de remodeler un maximum de petits producteurs marchands en une minorité de chefs de moyennes ou grandes entreprises capitalistes. En France par exemple – mais cette tendance a aussi prévalu à l’échelle de l’Europe ou sur d’autres continents – les politiques agricoles ont consisté, via un imposant arsenal de mesures législatives, administratives et financières, à fabriquer et accompagner ce remodelage. La rupture décisive s’est produite lorsque, à partir du milieu des années soixante, il s’est agi de démanteler les systèmes de polyculture-élevage au profit d’ateliers spécialisés. En une cinquantaine d’années, une grande partie des exploitations familiales de polyculture-élevage a été détruite, faisant progressivement apparaître un nouveau modèle : celui des « fermes-usines » comptant des milliers de vaches et dont les effluents sont « valorisés », à partir de méthaniseurs géants producteurs de biogaz que les investisseurs à l’origine de ces ateliers démesurés s’évertuent à revendre.

« En une cinquantaine d’années, une grande partie des exploitations familiales de polyculture-élevage a été détruite, faisant progressivement apparaître un nouveau modèle : celui des ‘fermes-usines' »

Il n’y a, à notre sens, rien à attendre de la prochaine réforme de la PAC car l’objectif affiché n’est pas de remettre en cause, dans son principe et ses mécanismes essentiels, le processus d’industrialisation de l’agriculture. Mais simplement de le modifier à la marge, de l’amortir, tout en faisant croire aux plus crédules que quelque chose, cette fois, d’important est en train de se passer. Il en est ainsi d’ailleurs à chaque réforme de la PAC, invariablement présentée comme un tournant. En revanche, ce qui peut inciter à un certain optimisme, prudent mais bien réel, c’est la défiance grandissante, voire la franche hostilité, que provoque au sein de la population la poursuite de ce modèle industrialiste. Les critiques à l’égard de l’usage des pesticides, de l’irrigation, de l’abattage inconsidéré des haies, de l’érosion massive de la biodiversité, etc., et de toutes les injustices sociales et territoriales qui accompagnent cette incurie, conduisent chaque jour davantage à un élargissement et une densification des mouvements sociaux critiques du productivisme. Les contestataires, toujours plus actifs et savants, ne cessent depuis maintenant plusieurs décennies de gagner en audience. Et la plupart d’entre eux ont mis leurs compétences au service de petits et moyens exploitants qui, eux aussi de mieux en mieux formés, producteurs paysans ou biologiques ont réussi à obtenir de multiples formes de reconnaissance et d’appuis, y compris de la part de nombreux conseils départementaux et régionaux. L’époque, l’avenir, n’en déplaise aux multinationales et aux gouvernants, est à la relocalisation, au développement de la conscience écologique et au refaire société.

VdH. Dans quelle mesure les Français, à leur échelle, peuvent-ils contribuer à une amélioration du sort des paysans ?

Plusieurs solutions s’offrent à eux.

La première, bien connue et de plus en plus pratiquée, consiste à modifier son comportement de consommateur. Il s’agit de déserter au maximum les grandes surfaces et de recourir aux différents circuits courts existants : achats directs chez le producteur, dans des magasins collectifs créés par plusieurs d’entre eux, dans des commerces de détail se fournissant principalement ou exclusivement auprès de producteurs locaux, adhésion à une Amap[1], achats sur les marchés de plein air, etc. Très souvent mise en avant, voire présentée comme la panacée, cette solution représente évidemment une forme nécessaire de solidarité à l’égard des paysans, mais il ne faut pas pour autant la surestimer : aussi en vogue, essaimante soit-elle, elle reste un geste individuel, ne concerne pour l’instant encore qu’une minorité de consommateurs, et n’agissant que sur la demande, elle laisse de côté l’offre dominée par les circuits de l’agrobusiness. De plus, elle peut involontairement contribuer à une segmentation du marché : d’un côté les produits standards, de mauvaise qualité, de l’agriculture industrielle pour la masse de la population, de l’autre les produits de qualité de l’agriculture paysanne pour les catégories sociales qui peuvent se les payer. Et il ne faut pas oublier non plus que tandis que gagnent en crédibilité et clientèle ces circuits courts, d’autres consommateurs, sans cesse plus nombreux, se servent de leur mobile pour commander leur McDo, livré par quelque cycliste de Deliveroo ou d’Uber Eats !

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Le changement des habitudes de consommation et la solidarité à l’égard des paysans ne parviennent pas à rallier les franges les plus larges de la population (Photo Pixabay)

Une deuxième solution, plus militante et également toujours plus présente, consiste à s’engager dans les très nombreux collectifs qui soutiennent les paysans dans pratiquement tous les domaines : la lutte contre la pauvreté, les faillites, les suicides avec Solidarité Paysans ; l’accès au foncier avec Terre de Liens ou Des terres, pas d’hypers ; la conversion au bio et à l’agriculture paysanne (Les Amis de la Terre, Nature et Progrès, Fnab, Fadear, Fncivam, Inpact[2], la Confédération paysanne et Les Amis de la Confédération paysanne, etc.) ; la reconquête d’une autonomie paysanne et d’une souveraineté en matière technologique ou génétique (L’Atelier Paysan, Technologos, Réseau Semences paysannes, CriiGen[3], Pièces et main d’œuvre, collectifs antipuçage, collectifs hors normes). Et nous en oublions forcément tant il en existe ! Cette solution est, là encore, indispensable et elle nourrit autant le quotidien que l’espoir de nombreux paysans. Mais il faut aussi, comme précédemment, en voir les limites. Si ces engagements ont l’indéniable mérite d’inscrire la démarche individuelle dans le combat collectif, force est de constater qu’on s’y retrouve bien souvent dans un entre-soi militant, minoritaire, qui ne parvient pas, pour l’heure, à rallier de plus larges franges de la population. La spécialisation de la plupart de ces collectifs, la capacité du « système » à absorber ou réprimer ces figures de la contestation, la vitesse incomparablement supérieure à laquelle se propage l’agriculture industrielle, constituent également d’importants obstacles.

« Cette souveraineté est-elle aujourd’hui récupérable, avec ou sans crise du covid-19 ? Là encore, comme pour la PAC, il faudrait que que l’on s’engage dans une tâche immense qui prendra forcément beaucoup de temps et d’énergie : celle de combattre de puissants intérêts »

Reste donc à examiner une troisième solution, qui concerne le fait majoritaire et conditionne en fait le succès de toutes les autres formes de soutien. On ne peut, hélas, que la formuler sur un mode interrogatif. Pourquoi les Français, à « leur échelle » comme vous dites, n’ont-ils pas encore compris que l’amélioration du sort des paysans – mais aussi celui des agriculteurs pris dans la spirale du productivisme – est inséparable d’un changement politique général, d’une transformation de fond en comble des institutions, agricoles ou extra-agricoles ? Pourquoi ne se sont-ils pas encore aperçus que, grâce à des décennies d’action et de réflexion des courants contestataires, le temps du TINA, du « there is no alternative » cher à Margaret Thatcher, est désormais révolu et que l’on voit aujourd’hui bien mieux ce que pourrait être une société postcapitaliste et postproductiviste, prudente, pluraliste et solidaire ? Pourquoi s’évertuent-ils encore, quelle que soit l’élection, européenne, nationale ou locale, à se doter de « représentants » qui, par delà leurs différences réelles ou leurs mensonges rivaux, communient dans le même sacrifice au totem modernité ? Il va de soi que les réponses à ces questions dépassent le cadre du présent entretien.

VdH : Les deux tiers des Français consommeraient des produits biologiques au moins une fois par mois. Mais la conversion au bio reste un processus parfois lourd pour les agriculteurs. Pour vous, l’agriculture biologique est-elle le parent pauvre de l’agriculture ?

P. B. et Y. D. : Il est indiscutable que la consommation de produits biologiques par les Français n’a cessé d’augmenter, et notamment depuis l’épidémie de coronavirus qui frappe le pays depuis mars 2020. Mais encore faudrait-il distinguer les produits biologiques d’origine industrielle de ceux qui sont produits dans des fermes qui favorisent la création de circuits courts et le maillage du territoire. La conversion à l’agriculture biologique reste d’autant plus délicate que, d’une part, les terres disponibles ne cessent de se raréfier et que, d’autre part, le montant des aides accordées aux candidats à la conversion demeure insuffisant. Il ne faut enfin pas oublier que l’agriculture biologique (et/ou paysanne) nécessite une formation complexe et une capacité d’adaptation aux contraintes des écosystèmes, avec lesquels ceux qui ont choisi cette voie doivent composer. Mais dans un monde où les méfaits du productivisme sont de plus en plus évidents et contestés, il y aura bientôt de plus en plus de raisons pour que l’agriculture biologique se développe.

VdH : La crise du covid-19 pousse à remettre en question le modèle libre-échangiste, par exemple pour relocaliser des activités dans le domaine sanitaire. Peut-on espérer pareil questionnement fondamental sur la nécessité d’une souveraineté alimentaire ?

Au moment où vous nous posez cette question, la pandémie de covid-19 est loin d’être terminée, voire contrôlée, et ses conséquences spatio-temporelles, sanitaires d’abord, mais aussi politiques, économiques, sociales, écologiques et psychiques ensuite, sont encore particulièrement difficiles à évaluer. Ainsi, rien de tangible ne permet d’affirmer que cette crise va pousser à remettre en question le modèle libre-échangiste.

« Dans un monde où les méfaits du productivisme sont de plus en plus évidents et contestés, il y aura bientôt de plus en plus de raisons pour que l’agriculture biologique se développe »

Comme nous avons essayé de le montrer dans nos écrits, le développement du néolibéralisme (ou du libre-échangisme ce qui revient au même) s’est, depuis le milieu des années 1980 en particulier, effectué de manière progressive, tout à la fois violente et insidieuse, et au prétexte qu’il n’y aurait pas eu d’alternative à sa mise en œuvre. La recherche d’une troisième voie entre capitalisme et communisme depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a en effet abouti, il y a une quarantaine d’années environ, au projet politique d’institutionnaliser en France ce que les technocrates ont appelé une « socio-économie duale ». À savoir une société délibérément scindée en deux grands blocs dont on espérait à l’époque que leur cohabitation régulée constituerait le meilleur rempart contre le risque d’une déflagration sociale tout en poursuivant de façon accélérée le dynamisme intégrateur et mondialisateur de l’économie. « C’est le sens qu’il faut donner au concept de socioéconomie duale, celui d’une société divisée volontairement en deux grands sous­-ensembles d’activités et d’individus, complémentaires et différents. D’une part un sous­-ensemble adapté aux technologies nouvelles, intégré à l’espace mondial, fait d’hommes modernes, aptes à manier l’informatique et les techniques de pointe, ainsi que les langues étrangères. D’autre part un sous-­ensemble incarnant l’héritage de nos traditions culturelles, constitué d’organisations isolées de la concurrence internationale, faisant pénétrer plus lentement les technologies modernes, d’institutions de distribution, d’hommes moins mobiles, d’un revenu moindre mais d’un mode de vie plus convivial et plus classique [4]. » Bréviaire des modernisateurs de droite et de gauche, cette partition fut appliquée à tous les secteurs de l’économie et de la société. Et dans l’agriculture, elle fut orchestrée par les grands acteurs de la cogestion (Union européenne, État, FNSEA, Industries agro-alimentaires) qui conduisirent à la situation actuelle : une agriculture duale ou à plusieurs vitesses et un libre-échangisme contraire au principe de souveraineté alimentaire.

Cette souveraineté est-elle aujourd’hui récupérable, avec ou sans crise du covid-19 ? Là encore, comme pour la PAC, il faudrait que la volonté de changer de cap soit clairement affirmée et que l’on s’engage dans une tâche immense qui prendra forcément beaucoup de temps et d’énergie : celle de combattre de puissants intérêts et de détricoter le lacis de chaînes de production, de transformation, de transport, de distribution et de gestion des denrées alimentaires qui prévaut désormais à l’échelle de la Terre. Et il en faudra tout autant pour que tous ceux qui, sous l’emprise le plus souvent de la nécessité, en sont les principaux utilisateurs, puissent modifier leurs pratiques, leurs habitudes et, en définitive, leurs visions du monde.


Notes :
[1] Association pour le maintien d’une agriculture paysanne.
[2] Fédération nationale de l’agriculture biologique, Fédération des associations pour le développement de l’emploi agricole et rural, Fédération nationale des centres d’initiatives pour pour valoriser l’agriculture et le milieu rural, Initiatives pour une agriculture citoyenne et territoriale.
[3] Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique.
[4] Pierre Bitoun, Yves Dupont, Le sacrifice des paysans, Paris, L’Échappée, 2016, pp. 196-197.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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